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L'ESPRIT DU COLLECTIONNEUR
(extrait de la préface du catalogue)
À travers sa collection, Dora Janssen exprime son être le plus intime. La regarder s’animer devant une pièce ou un groupe de pièces est un spectacle inspirant. Les œuvres qu’elle a réunies sont émouvantes, expressives, puissantes, parfois comiques. C’est son propre humanisme qui l’a guidée vers l’art de l’Amérique ancienne. Une Amérique que d’autres ont évitée ou ignorée, en dépit de sa beauté et de sa sensibilité, par pur aveuglement eurocentrique. Car nombre d’entre nous ont été formés à ne reconnaître l’existence d’une civilisation que dans la mesure où elle a des antécédents européens.
La collection de Dora Janssen se révèle de grande envergure. Elle comprend des chefs-d’œuvre en provenance de l’Égypte ancienne, de Mésopotamie, d’Inde, du Japon, d’Océanie et d’Afrique – sans compter l’Europe. Mais c’est sur l’Amérique ancienne que Dora Janssen a focalisé son attention. Pour la plupart des gens, l’Amérique ancienne est synonyme de sacrifices sanglants, de cœurs arrachés, de crânes et de guerre – le monde aztèque tel que Cortés et ses conquistadors espagnols le découvrirent. Nous sommes encore choqués par le grand tzompantli, ou mur des crânes, de Mexico. La plupart des gens ne soupçonnent pas que, plus au nord – de l’autre côté du lac de Mexico – se trouve Tenancingo, le palais d’été de l’empereur-poète Netzahualcóyotl, avec son aqueduc et ses baignoires tridirectionnelles taillées dans le roc, sur la colline où les jardins fleuris des Aztèques sont retournés à l’état sauvage.
L’Amérique ancienne et sa civilisation ont souvent été niées par ceux qui considéraient le Nouveau Monde comme un univers inculte peuplé de barbares, mais heureusement dompté et civilisé par les Européens et la chrétienté. Car telle était la propagande inventée pour justifier l’asservissement des indigènes, la mainmise sur leurs terres et le pillage de leurs cultures. Le dénouement nous hante encore. Les Européens étaient porteurs de maladies qui ravagèrent des cités entières au point de les rayer de la carte. Pour soumettre les peuples conquis, ils utilisèrent des chevaux, des armures, de la poudre, des mâtins, des canons et des arbalètes.
Les humains sont les seuls animaux capables de créer une image et de l’interpréter 30 000 ans plus tard. Aucun autre animal ne peut sculpter, dessiner ou expliquer ces images. Pourquoi se sont-ils vêtus et parés, pourquoi ont-ils édifié des maisons et des temples et inventé des systèmes d’écriture ?
Le plus étonnant, c’est que l’humanité semble toujours tenue de respecter un modèle ou de suivre une direction. Les premiers hommes débarquèrent dans les Amériques accompagnés de chiens, bien avant les débuts de l’élevage dans le Vieux Monde. Il est presque certain qu’ils apportèrent des outils en pierre. Dans le Vieux Monde, les êtres humains domestiquaient les animaux alors que, dans le Nouveau Monde, la culture andine était seule à apprivoiser le lama, l’alpaga et le cobaye. Les Américains ont en outre développé séparément le tressage des corbeilles, le tissage des vêtements, une technologie lithique et une métallurgie particulièrement riches, ainsi que des architectures perfectionnées – même si elles n’ont pas abouti à la voûte.
Autant de faits qui ont envoûté Dora. Non seulement les anciens Américains ont conçu toutes ces inventions sans intervention extérieure, mais ils se sont également révélés des artistes accomplis. Aucun lien culturel n’existe manifestement entre l’Amérique ancienne et l’Europe. On peut tout au plus concevoir que le métier à tisser portatif, le papier d’écorce et les sceaux soient arrivés dans les Amériques par l’océan Pacifique. Mais tout le reste a été inventé indépendamment du continent européen. L’art de l’Amérique ancienne est riche et complexe, et il fait bonne figure vis-à-vis de l’art du Vieux Monde. (…)
Le goût universel qui se déploie dans la collection de Dora Janssen témoigne de son admiration face à la créativité de l’humanité à travers les âges. Les œuvres ainsi rassemblées révèlent l’ouverture d’esprit de cette aventurière avide de découvrir de nouveaux mondes. S’apercevant que les Européens sous-estimaient l’art des Amériques anciennes et s’en désintéressaient en le taxant de « primitif », elle lui a consacré une part perpétuellement croissante de son énergie de collectionneuse. Elle fut, dans un premier temps, éblouie par l’or précolombien, issu généralement d’un alliage dénommé « tumbaga » contenant du cuivre et de l’antimoine. Malgré le fait que l’on trouve des feuilles d’or martelées, la majorité des pièces furent coulées par la méthode de la fonte à la cire perdue.
Ensemble exceptionnel, la collection d’objets en or de Dora Janssen englobe toute l’histoire de l’orfèvrerie des Amériques, contribuant de manière conséquente à son étude minutieuse. Du Pérou, la métallurgie gagna l’Équateur, la Colombie, le Panama et le Costa Rica, pour atteindre le Mexique vers l’an mil de notre ère, au terme d’un voyage de 2 500 ans. L’orfèvrerie mixtèque et aztèque découverte au Mexique lors de la Conquête fut volée et fondue par les Espagnols. La collection Dora Janssen apporte une importante contribution à l’histoire de la métallurgie de l’Amérique ancienne.
En parallèle, Dora Janssen est également tombée sous le charme de l’art de la plume sous ses diverses formes : manteaux, sacs et coiffes confectionnés à base de plumes aux couleurs vives. Bien que la plumasserie ait été répandue dans de nombreuses régions, ses œuvres n’ont échappé à la détérioration que dans les zones désertiques ; la plupart de ces pièces proviennent du Pérou, où elles avaient été préservées par la sécheresse de l’air côtier. Lors de la conquête du Mexique, la plumasserie émerveilla les conquistadors presque autant que l’orfèvrerie. Ultérieurement, les Espagnols commandèrent aux plumassiers des icônes chrétiennes, ainsi que des robes et des chapeaux pour leurs hauts dignitaires religieux. Peu de ces œuvres parvinrent jusqu’à nous. En revanche, des pièces anciennes de toute beauté ont survécu dans le désert péruvien. Leur réalisation a nécessité des milliers de plumes minuscules qui furent transportées de la jungle amazonienne à la côte aride du Pacifique par-dessus la cordillère des Andes. Un seul manteau de plumes exigeait une quantité phénoménale d’oiseaux, et l’assiduité requise pour accomplir ce travail de tissage est pratiquement inconcevable à notre époque.
Un groupe en céramique grandeur nature, représentant un homme assis accompagné de deux chiens à l’aspect menaçant, a autrefois bouleversé Dora Janssen au point de faire d’elle une collectionneuse passionnée d’art précolombien. Exhumée dans le centre du Veracruz, d’où proviennent quelques-unes des œuvres d’art les plus touchantes et les plus originales jamais mises au jour, la sculpture demeure un groupe puissant, énigmatique et obsédant. Dora Janssen a perçu tout ce qu’il avait de remarquable, indépendamment de sa provenance géographique. Si l’Amérique ancienne était capable de produire de telles œuvres, elle pouvait aisément soutenir la comparaison avec les arts les plus prestigieux du monde.
La force de la collection Dora Janssen tient avant tout aux splendides exemples d’art maya sur lesquels elle s’axe. Sa pièce la plus monumentale est une stèle maya rehaussée de glyphes élégamment gravés. Cette œuvre, signée avec fierté par son sculpteur, se dresse dans une vaste niche brillamment éclairée – et, à sa vue, tout spectateur a le souffle coupé. Il s’agit d’un portrait sur lequel l’artiste a pris plaisir à reproduire les motifs brodés sur les vêtements de la souveraine.
Dans sa quête de la civilisation maya, Dora a très tôt visité l’extraordinaire site de Palenque. Elle a gravi les degrés de l’imposant Temple des Inscriptions et descendu l’escalier menant à la tombe de Pacal, qui régna sur Palenque au VIIe siècle. Cette expérience l’émut tant qu’elle dessina des galeries souterraines pour y abriter sa collection. Celle-ci comporte un profil en stuc du fils et successeur de Pacal, Kan Balam, ayant conservé des traces de polychromie. Parmi les pièces maya de Dora Janssen figure aussi un superbe silex « excentrique » reprenant les neuf profils de K’awiil – un des plus beaux exemplaires connus. Ces silex symbolisent le lignage et le pouvoir de l’éclair et de la pluie. Dora Janssen détient en outre plusieurs belles figurines en céramique en provenance de Jaina, l’île aux sépultures. Sans compter de rares figurines du Petén. Des vases du Classique récent, appartenant à différents styles et écoles, démontrent à suffisance que les Mayas étaient des peintres imaginatifs et talentueux. La collection de Dora Janssen comprend un étonnant récipient en mosaïque de jade sur bois datant du Classique ancien, de magnifiques exemplaires de pectoraux et de pendants d’oreilles en jade, et un beau pendentif en coquillages. Elle intègre également un grand vase en marbre de la vallée de l’Ulúa qui fut produit à la frontière du monde maya du Classique récent.
La collection de Dora rassemble encore de splendides exemples du savoir-faire olmèque en matière de sculpture de jade et de céramique. La plus ancienne – mais aussi la plus puissante – des civilisations mésoaméricaines s’affirma à partir de 1200 à 500 avant notre ère. Les Olmèques acquirent une virtuosité extraordinaire dans le travail du jade, minéral d’une extrême dureté qu’ils travaillaient en utilisant du sable, de l’eau, ainsi que de la corde et des roseaux. Une méthode simple qui leur permit d’accomplir des miracles. Les masques et les figures olmèques en jade – souvent considérés comme les œuvres les plus raffinées jamais réalisées par des artistes précolombiens – sont splendides et d’une force extraordinaire. La civilisation s’illustra également dans l’art de la céramique. Leurs plus belles créations sont des figurines creuses de bébés et des vases à effigies. Dora Janssen en a rassemblé d’intéressants spécimens, dont plusieurs bébés et effigies d’oiseaux, de poissons et de canards.
Ainsi, cette admirable collection inclut des œuvres d’art ancien, originaires de la plupart des pays des Amériques. Elle a pour but d’éclairer les Européens sur les énergies créatrices des indigènes américains et de les situer par rapport à l’art européen de haut niveau.
L’élan qui pousse l’humanité à dessiner, peindre et sculpter est universel. Il est grand temps que nous reconnaissions le potentiel créateur de l’être humain, quelle que soient ses origines. Dora Janssen a légué à la Belgique, son pays, une collection d’art américain ancien aussi riche que variée. Un somptueux cadeau.
Gillett Griffin,
Ancien commissaire d’art précolombien et d’art primitif,
Princeton University Art Museum
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Hé ho, pour la visite (et tout autant pour la bière), faut m'appeler

Je ne vais pas rester les bras croisés ...